Série « Déshérence et errance médicales » — Article 5, Partie 4/5
Comment passer à l’échelle industrielle sans transformer la prévention prédictive en machine à erreurs, à surcharge cognitive et à iatrogénie ? Industrialiser en santé n’est pas neutre : à petite échelle, on compense par l’humain et l’ajustement local ; à grande échelle, tout ce qui n’est pas conçu structurellement devient un risque systémique.
Toutes les catastrophes de la santé numérique commencent par la même illusion : ce qui fonctionne en pilote fonctionne à l’échelle. Therac-25 montre qu’un bug rare multiplié par le volume devient une certitude statistique mortelle. Le programme informatique du NHS (NPfIT, plus de 10 milliards de livres) montre qu’une organisation trop complexe pour sa gouvernance s’effondre. HealthCare.gov montre qu’une capacité industrielle insuffisante n’est pas un détail technique mais un risque politique et social majeur.
L’expérience des EHR à grande échelle (Epic Systems) révèle un échec spécifique : les systèmes ont été conçus pour être déployés, pas pour être soutenables cognitivement à des dizaines de millions de patients. L’industrialisation technique a réussi. L’industrialisation clinique — le maintien de l’utilisabilité et de la pertinence à l’échelle — a échoué.
La projection pour 12 millions de patients PREDICARE est édifiante : 3,6 millions d’alertes par jour pour 60 000 médecins, soit 60 alertes par médecin quotidiennement — seuil critique dépassé dès l’année 1 sans filtrage par trajectoire via le jumeau numérique. PREDICARE transforme précisément une logique de surveillance par seuils en une logique de surveillance par trajectoire, où ce n’est pas la variation qui déclenche l’alerte mais la probabilité qu’elle mène à un événement indésirable évitable.
L’article pose les frontières non négociables : industrialiser la collecte, le traitement algorithmique et la traçabilité, mais protéger la décision clinique finale, l’annonce au patient et l’arbitrage bénéfice/risque individuel. Le clinicien reste l’auteur de la décision, jamais le validateur d’une recommandation automatique.
L’interopérabilité industrielle exige FHIR R4 obligatoire, API documentées, tests par tiers et sanctions graduées. La conduite du changement n’est pas un accompagnement marginal — c’est une infrastructure à financer nominalement, au même titre que les serveurs ou les algorithmes.