Série « Déshérence et errance médicales » — Article 1/5
La France entre dans une zone de tension sanitaire sans précédent. Explosion des maladies chroniques, vieillissement de la population, démographie médicale en décroissance durable, fragmentation persistante des parcours : le système est structurellement incapable de garantir une continuité des soins à ceux qui en dépendent le plus. Dans ce contexte, le PLFSS voté « a minima » agit comme un révélateur d’une absence de politique publique à la hauteur du défi posé par la chronicité.
André a 74 ans. Syndrome métabolique, diabète de type 2, hypertension, début d’insuffisance rénale. Il vit en Tarentaise, en Savoie. Son médecin traitant part à la retraite. Le cabinet est repris par de jeunes praticiens attirés par la traumatologie de ski : actes simples, courts, bien remboursés, sans engagement longitudinal. André, lui, impose six spécialistes, des ajustements thérapeutiques fréquents, une surveillance continue. Dans un système structuré autour de l’acte ponctuel, ce type de patient devient trop long, trop exigeant, trop risqué et insuffisamment rémunérateur.
Consultation traumato-ski (touriste) : 25 € pour 15 minutes. Suivi André (polypathologie) : 25 € pour 45 minutes plus coordination avec six spécialistes. Le système ne fabrique pas des médecins cyniques : il crée des incitations qui rendent irrationnel de bien prendre en charge ceux qui en ont le plus besoin.
L’errance médicale — le patient consulte en cascade sans cohérence, faute de pilote diagnostique — et la déshérence médicale — rupture totale de suivi, plus de médecin référent, plus de trajectoire — ne relèvent ni du hasard ni du manque de bonne volonté individuelle. Elles sont mécaniques, systémiques et prévisibles. Le point commun : un système conçu pour gérer des actes isolés, pas des parcours de vies qui finissent par se confondre avec des parcours de soins. Le patient devient la seule interface entre spécialistes, structures et épisodes de soins — un rôle au-dessus de ses forces.
André ne disparaît pas par malchance : il disparaît parce que le système n’a pas été conçu pour lui. Il tombe dans une zone morte — le temps de la dégradation silencieuse entre les hospitalisations d’urgence — là où se préparent la majorité des déstabilisations cliniques. Personne ne surveille sa trajectoire, personne ne détecte les signaux faibles, personne ne voit venir la dégradation progressive qui mènera, un matin, à l’hospitalisation en urgence : celle qu’on aurait pu et dû éviter. Ce n’est pas un manque de bonne volonté médicale. C’est une propriété émergente d’un système qui n’a jamais été pensé pour orchestrer en continu des parcours de soins centrés sur le patient.
L’accès aux soins : le système est embolisé, ayant atteint les limites d’une architecture pensée en 1945 pour une autre démographie et une autre épidémiologie. La soutenabilité financière : on pose des emplâtres sur une jambe de bois, faute d’oser repenser l’architecture et la philosophie du système de soin — bascule d’une médecine de l’aigu vers une médecine préventive. La question pertinente n’est plus « comment ajouter plus de médecins ou plus de budget » mais : que faudrait-il ajouter au système pour qu’aucun patient ne tombe comme André dans cette zone morte ?